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Introduction

Les textes suivants sont une tentative pour synthétiser quelques aspects de l'école primaire dans les pays étudiés. Ils sont rédigés à partir d'informations qui m'ont été données par les enseignants rencontrés à l'occasion de ce projet, et sont donc susceptibles de comporter des erreurs dues au parti pris nécessaire de ces témoins ou à une mauvaise compréhension de ma part. Il est ainsi préférable de les considérer comme des éléments de réflexion que comme une source d'information objective. Par ailleurs, la quantité et la diversité des écoles observées m'a obligée à opérer une sélection ; on trouvera donc dans ce compte-rendu différents types de documents :

- Vietnam : synthèse sur la situation des écoles d'élite à Hanoï et HCMV
- Burkina : article rédigé sur le terrain, ayant pour thème une école du Sahel
- Mali : présentation d'une école expérimentale en langue peule
- Madagascar : présentation d'une école de la capitale confrontée aux aléas politiques et sociaux du pays
- Argentine : présentation d'une école rurale à classe unique
- Chili : présentation d'une école péri-urbaine victime de la déstructuration sociale du quartier
- Inde : présentation d'une école de village du Bengale occidental

Je reste à la disposition de tout lecteur qui souhaiterait m'apporter des informations complémentaires ou des corrections.






I-VIETNAM

GENERALITES
Les écoles auxquelles j'ai pu avoir accès sont des " écoles d'élite " urbaines. Les bâtiments sont en dur (dans un état qui varie de la modernité rutilante à un relatif délabrement), et généralement bien équipées (électricité, une table par élève). L'école TRAN QUOC TOAN à Hô Chi Minh Ville (Saïgon) dispose d'une salle de sieste (qui est aussi une salle de spectacle), de matériel audio-visuel, d'une bibliothèque, mais pas de réfectoire (on mange dans les classes). En revanche, l'école BA TRIEU à Hanoï voit ses bâtiments éparpillés en trois lieux distincts dans le quartier, et possède des salles relativement exiguës et anciennes.
Les fournitures scolaires sont tantôt à la charge de l'école (école LE VAN THAM, à Hanoï), tantôt à celle des parents (école LE NGOC HAN, à HCMV). Les professeurs et les élèves disposent le plus souvent de livres, globalement adaptés à l'enseignement (même si à l'école QUYN MAI, par exemple, les élèves de CE1 utilisent un livre anglais-japonais pour apprendre l'anglais, faute de mieux) et de matériel didactique tel que des bâtonnets pour l'apprentissage du calcul.
Certaines salles de classe sont décorées, par exemple de panneaux éducatifs sur le danger des rats et des mouches, la manière correcte de porter son cartable, etc. (école LE VAN THAM). Dans toutes trône le portrait de " l'oncle Hô " (Hô Chi Minh), suspendu au dessus du tableau. La classe est organisée selon une disposition frontale, et le professeur a parfois une estrade. Les effectifs observés varient de 50 à 20 élèves pour un professeur. L'uniforme est en principe exigé et très répandu dans ce type d'écoles. A LE VAN THAM on porte l'uniforme le lundi, le mercredi et le samedi, sauf en hiver ou s'il fait très mauvais temps. D'autres établissements sont beaucoup plus stricts. Les professeurs, qui sont en très grande majorité des femmes, doivent elles aussi porter une robe traditionnelle vietnamienne.

Il faut 5 ans pour terminer l'école primaire et un niveau Bac + 2 à 3 pour enseigner. Le salaire d'un enseignant de primaire correspond au salaire moyen au Vietnam, soit 330 000 d (160 FF). Cela est très insuffisant pour vivre, de sorte que les professeurs de ces établissements prestigieux cherchent à donner des cours particuliers, grâce auxquels il peuvent gagner jusqu'à 1000 FF par mois, salaire inclus. Quant aux frais de scolarité, l'école publique est gratuite, et on peut relever les coûts suivants :
- A LE VAN THAM, la cantine (un repas le midi + un goûter) coûte 4000 d (2 FF) par jour. - A LE NGOC HAN, la demi pension coûte 11$ /mois (70 FF), et la scolarité supplémentaire (cours de révision et d'approfondissement l'après-midi) coûte 5$ (30 FF). - Un livre de classe, matière " santé ", coûte 2100 d, soit 1 FF (prix payé par l'élève, subventionné par le gouvernement).

ORIENTATIONS PEDAGOGIQUES
Depuis 1990 les instructions du ministère de l'Education ont invité les enseignants à considérer l'élève comme le moteur de développement des leçons, le professeur étant là pour répondre à sa demande. Cependant dans la réalité les méthodes sont principalement répétitives, collectives, et patriotiques.
Le " sport " à QUYN MAI consiste à exécuter en rang des mouvements de gymnastique très réglementés devant le drapeau. Ceci vaut aussi pour l'enseignement des autres disciplines (vietnamien, mathématiques, sciences, langues étrangères, santé, EMT, musique, dessin) : partout les professeurs ont recours à la répétition individuelle ou collective, accompagnée par des coups de baguette sur le tableau, des applaudissements obligatoires etc.; des chants contribuent parfois à rythmer et " détendre " les leçons (" ma mère à l'école, c'est ma professeur bien-aimée... ").
Un second trait marquant de la pédagogie est l'utilisation de l'émulation, de la compétition, de la distinction. Pour l'EMT par exemple, à QUYN MAI, les cinq meilleurs élèves ont le droit de venir lancer l'avion réalisé en cours devant les autres élèves ; à LE NGOC HAN, chaque mois le tableau d'honneur vient récompenser les quatre meilleurs élèves, et à la fin de chaque semestre une cérémonie publique de distribution de prix est organisée.
Par ailleurs, et cela est directement lié aux formes sociales de la culture vietnamienne, une grande importance est donnée au contrôle réciproque de l'individu et du groupe. Ainsi, à LE NGOC HAN, un élève (le meilleur) est chargé de noter et de transmettre les manquements au règlement observés dans la classe (problèmes de comportement, de ponctualité, etc.) ; réciproquement, il est très courant d'organiser des compétitions par groupe, de décerner, par groupe toujours, des notes de discipline, qui sont ensuite sanctionnées et récompensées (observé en EMT à LE VAN TAM ou en mathématiques à TRAN QUOC TOAN).
Enfin, le patriotisme est un élément fondamental de l'enseignement vietnamien. Tous les lundis matin à TRAN QUOC TOAN, a lieu le salut du drapeau et le chant de l'hymne nationale. Il en va de même dans tous les établissements visités, où les rassemblements en rangs stricts face au drapeau font partie intégrante du rituel scolaire et s'effectuent dans le plus grand sérieux, sous les ordres des haut-parleurs lorsque l'école en dispose. Le personnage de Hô Chi Minh est omniprésent, sous forme de portraits, de devises inscrites en grands caractères dans les classes (" il faut toujours se souvenir de l'Oncle Hô ") ; on étudie ses textes en littérature, on voit son image et ses conseils au début de nombreux livres de classe. A TRAN QUOC TOAN, les élèves sont très fiers lorsque leur professeur les propose pour l'adhésion à l'association de l'étoile rouge et qu'ils peuvent alors porter la distinction du fichu rouge ; et pour les membres de la présidence de cette association, une étoile rouge en galon.

Les établissements observés peuvent être considérés comme très efficaces du point de vue de l'apprentissage, dans la mesure où les élèves sortant du primaire ont emmagasiné un nombre considérable d'informations, sur la base presque exclusive du " par coeur ", et intégré une correction, une discipline impressionnante. Il n'est pas certain que l'école enseigne à réfléchir par soi-même, et ce n'est pas, en tout cas, son objectif principal.





II- BURKINA FASO, UNE ECOLE DU SAHEL

SITUATION
Des hameaux dispersés sur sept kilomètres constituent le village d'Asinga. Personne n'y parle le français, l'ethnie dominante est celle des peuls, qui tendent à se sédentariser mais conservent des comportements de nomadisme occasionnel; on s'y nourrit du lait des troupeaux, de mil, et de quelques volailles, car la région est caractérisée par une extrême aridité; il circule peu ou pas d'argent ; La population effectue la majorité de ses déplacements à pied, y compris pour se rendre au seul bourg de la zone (" Gorom-gorom ", situé à 25 km).

L'ECOLE
Construite il y a 4 ans par une ONG canadienne, elle est équipée d'une pompe (cassée lors de mon passage), de trois salles de classe, trois logements pour les enseignants, un bureau, de toilettes ; le mobilier scolaire est neuf, les salles possèdent de grands tableaux, il y a ce qu'il faut comme craies, livres neufs (par dotation exceptionnelle de l'Etat). Les cahiers portent le nom de l'élève et sont impeccablement vierges à l'intérieur, car la plupart des élèves ne sont venus qu'une fois, juste le temps d'écrire leur nom. " L'école est surtout fréquentée par des ânes ! " me dit un instituteur en plaisantant (à moitié, car en effet de gros crottins juchent le sol du parvis). L'électricité était prévue dans le bureau, mais la batterie est cassée. La construction retient la chaleur de façon intolérable, même lorsqu'il fait frais au dehors, car le béton, bien que plus résistant que la terre utilisée traditionnellement dans cette région, est inadapté aux conditions climatiques locales ; or il n'est pas possible d'enseigner en plein air dans ces conditions, ne serait-ce qu'à cause du vent et du sable qu'il soulève.

LOGEMENTS DE FONCTION
Situés à quelques mètres de l'école, il ont une superficie de 30 m2 environ, construits également " en dur ". On s'y fait dévorer les pieds par des fourmis rouges, on peut difficilement s'y laver car le point d'eau le plus proche, lors de mon passage, se trouve à 7 km (la pompe de l'école est cassée, le puits du village est à sec), aucune facilité de cuisine n'est prévue, il y a peu de bois, les enseignants amènent leur gaz (transporté sur mobylette, 25 km de pistes très sableuses à chaque changement de bouteille, 50 km aller-retour depuis Gorom ; la bouteille elle-même vient de Ouagadougou, car on n'en trouve pas plus près ; les 300 km de transport par bus sont aussi à la charge des enseignants). L'exemple du gaz vaut pour tous les autres produits industriels, qu'il faut importer de Ouaga, et pour tous les produits alimentaires de base, qu'il faut transporter sur mobylette. Les instituteurs se sont donc constitué un petit poulailler qui est à la garde des villageois (garde payante et fluctuante, selon les aléas de leurs relations orageuses).

LES ENSEIGNANTS
Ils sont tous très jeunes, c'est dans la majorité des cas leur premier poste. Un système de points organise, comme en France, les affectations, mais parmi tous les premiers postes en brousse (5 à 7 ans obligatoires pour les instituteurs, 3 pour les professeurs), la région de Gorom représente le comble de la malchance ; d'ailleurs il est rarissime que l'on y affecte des femmes, les conditions de vie y étant jugées trop difficiles. Les instituteurs sont donc loin de tout, entre hommes, parmi une population avec laquelle ils n'ont pas de langue commune, qui leur est hostile car ils parlent le français et sont ainsi assimilés à des missionnaires chrétiens. Pas de bibliothèque, même à Gorom, pas de dispensaire accessible à temps en cas de problème de santé, il n'y a rien, sinon la radio. Ils écoutent donc chaque soir les messages de la fonction publique à 18 h 45, espérant que quelque chose les concernera. Mais qui se soucie d'eux ? L'école a été construite par une ONG sans étude sociologique préalable, sans sensibilisation de la population, sans autre infrastructure de " développement " (sauf la pompe, que les instituteurs essaient de faire réparer en amenant des tuyaux depuis Ouaga, mais qui paiera la note ?).
Les enseignants ne disposent pas non plus d'une aide financière adaptée à leur situation : leur dédommagement (" indemnité de sujétion ") s'élève à 12 000 CFA, soit 120 FF, alors qu'il faut compter 3000 FF pour acheter une mobylette d'occasion susceptible de supporter ces trajets difficiles et 5 FF de mélange pour chaque aller-retour Asinga-Gorom. Ils sont donc contraints d'être des génies de mécanique, des maîtres dans l'égorgement des coqs, des réparateurs de pompe, ils doivent être capables d'apprendre rapidement et oralement les langues des ethnies majoritaires, au milieu des paysans résolument hostiles à l'école. Comme peu d'entre eux sont arrivés là par vocation, on comprend leur manque de motivation, leurs absences, parfois même leurs désertions.

LA SCOLARISATION
Les problèmes du Sahel sont différents de ceux du plateau central et du Burkina en général. Presque partout les écoles souffrent de sureffectif, malgré un taux de scolarisation bas ; au Sahel, ce sont les situations de sous-effectif qui dominent très largement. En début d'année les enseignants effectuent donc un travail que l'on nomme " recrutement " : cela consiste à rendre visite aux familles, à repérer les enfants en âge d'être scolarisés, à parler avec les chefs de famille pour se faire accepter et les convaincre de l'utilité de l'école (le tout sans parler leur langue !). Comme c'est le début de l'école dans cette zone, la première génération d'enfants recrutée, il n'y a aucun exemple, aucune référence à des gens du pays qui auraient " réussi " grâce à l'école. Envoyer un enfant à l'école c'est donc simplement se priver d'une main d'oeuvre appréciable, sans compter les frais, même minimes de la scolarisation (2 FF d'inscription, 0.75 FF pour un bic, etc.), tout ça pour le confier à un chrétien qui n'a même pas de troupeau, c'est-à-dire à une personne qui n'est pas digne de confiance. Par ailleurs, il est impossible de gérer le recrutement de manière plus globale, car plus de la moitié des enfants n'ont pas d'acte de naissance, on ne peut donc apprendre leur existence qu'en les rencontrant.
Résultat de tout cela : Ernest n'a que 3 à 10 élèves dans sa classe (malgré plusieurs dizaines d'inscrits, à force d'acharnement) et... ce ne sont jamais les mêmes d'un jour sur l'autre. Parfois les parents viennent en plein milieu des cours chercher leur enfant, dont ils ont besoin pour l'eau, le troupeau, le mil. Aucun travail suivi n'est donc possible dans la classe, et dès lors l'emploi du temps imposé par le ministère (extrêmement complexe et minuté) apparaît comme une plaisanterie car les enfants pourraient faire dix ans d'école dans ces conditions sans apprendre un mot de français, donc sans avoir accès aux quelques livres, ni même aux cours des professeurs.

PERSPECTIVES
Pour les instituteurs, la perspective principale est simple, c'est la mutation. Ils la demandent chaque année, avec peu de chances au début car la politique du ministère est la suivante : il est tellement difficile de s'adapter à cette région que si l'on permet de trop rapides changements de poste, jamais personne n'aura assez d'endurance pour enseigner là-bas et désenclaver le nord du Burkina en formant une première génération " instruite ".
Reste à savoir si l'implantation de structures scolaires calquées sur le modèle occidental est adaptée à la réalité socioculturelle de cette partie du Sahel, question d'ailleurs valable pour la plupart des écoles primaires publiques du Burkina.





III-MALI, EN FINIR AVEC " L'ECOLE DES BLANCS " ?

Un des problèmes principaux de l'enseignement primaire au Mali est, comme au Burkina, la multiplicité des ethnies, et donc des langues maternelles. Un programme, qui avait été adopté au Burkina dans les années 80 mais fut aussitôt abandonné pour des raisons politiques, prévoyait un enseignement adapté à cette situation, qui permettait aux enfants de commencer l'école dans leur langue maternelle. Le Mali a connu de semblables initiatives, qui se poursuivent à l'heure actuelle grâce à le " NEF ", la nouvelle école fondamentale ; celle-ci provoque quelques réticences de la part des enseignants qui se jugent mal formés ou considèrent, comme certains parents, que l'école sert avant tout à apprendre le français. Ce n'est pas le cas de M. Gouro-Dioro Cissé, enseignant à l'école " C " de Djenné et chargé de la classe expérimentale en langue peule.
Cette section ne comportait lors de mon passage qu'une seule classe, équivalente à notre CP, et a dû en ouvrir une seconde pour l'année 97-98 si les phases du projet ont été respectées. Le principe est de rendre l'école malienne plus accessible en évitant l'échec massif engendré par l'utilisation du français dès le début de la scolarisation. Ce n'est déjà pas facile d'apprendre à lire, écrire, compter, se tenir plusieurs heures en classe, mais faire tout cela dans une langue étrangère telle que le français, cela est parfait pour rendre l'école abstraite et incompréhensible (sauf, bien entendu, pour les enfants de fonctionnaires, qui ont appris le français à la maison, qui peuvent donc suivre les leçons et ...devenir fonctionnaires !).
La NEF ne prévoit pas de supprimer le français, mais seulement de l'intégrer progressivement à l'enseignement ; ainsi la première classe à Djenné se fait en peul exclusivement, la seconde devra commencer à enseigner les rudiments du français, et le français se substituera peu à peu au peul, de sorte qu'en quatrième année tous les cours seront faits en français, l'examen de fin d'études primaires étant le même que dans les établissement " classiques ". Ce projet est national, on trouve donc des écoles similaires dans d'autres régions et avec d'autres langues : en bambara près de Ségou, en peul et en dogon près de Mopti, en soraï et en tamachek dans le nord du pays.

A Djenné la classe comporte 49 élèves recrutés sur les critères suivants : ils sont âgés de 6 à 10 ans, parlent peul comme langue maternelle, leurs parents ont donné leur accord et payé les frais de scolarité s'élevant à 500 CFA, soit 5 FF. L' enseignant n'a reçu qu'un mois de formation pour ce projet et applique une méthode de pédagogie convergente qui lui vient de Belgique. Il dispose de matériel didactique, et en particulier d'une " boîte à images " qui lui a été fournie par l'Institut Pédagogique National (IPN), grâce à laquelle il initie les enfants à l'écoute d'un dialogue, à sa dramatisation (des élèves mettent en scène l'histoire observée), ce qui permet d'enrichir les fichiers thématiques où il recopie soigneusement les mots difficiles, et d'arriver de manière ludique à l'exercice de la lecture. Pour cette dernière, la méthode globale est appliquée : un élève reconnaît un mot, le recopie au tableau, puis reconnaît les lettres du mot à l'aide du " fichier lexical " (alphabet).
En mathématiques, l'utilisation de la langue peule permet des progrès fulgurants, et les élèves apprennent en un an ce que l'école en français met couramment trois ou quatre ans pour enseigner : compter de 1 à 100, maîtriser les quatre opérations. Celles-ci sont d'ailleurs enseignées simultanément, toujours à l'aide des " bâtonnets " , mais les élèves, parlant leur langue, retrouvent une vivacité d'esprit et un plaisir de jouer que les sections classiques ont tendance à annuler.
Enfin, les rythmes scolaires sont modifiés : seulement trois jours complets d'école (lundi, mardi, vendredi) et deux matinées (mercredi, jeudi). Ils incluent en outre des séances de danse sur des musiques traditionnelles (10 minutes environ d' " éducation corporelle et musicale ") et les enfants paraissent se livrer avec grand plaisir à cette petite cérémonie.

En conclusion, juste une remarque : il est très agréable de visiter une classe où l'école paraît soudain moins absurde, moins inutile et plus juste. Mais la généralisation de ce système poserait peut-être des problèmes, dans la mesure où les villes, mais aussi les villages maliens (ou burkinabés) regroupent pour des raisons historiques et culturelles une grande multiplicité d'ethnies. Dégager une " majorité " pour lui offrir un enseignement plus adapté (on ne peut pas ouvrir cinq écoles dans chaque hameau, du moins au début), ce serait en quelque sorte lui donner un caractère dominant dans telle ou telle région et défavoriser les ethnies non choisies ; cela pourrait alimenter des jalousies ou des sentiments de supériorité, alors que la bonne entente interethnique est un des enjeux majeurs de la politique africaine. Cela explique peut-être que le français, langue prétendument " neutre " (mais langue des fonctionnaires, nous l'avons vu) perdure si longtemps après la décolonisation ; sans oublier que les aides financières apportées par la France à l'éducation primaire tendent à rendre les gouvernements favorables au prestige de la " francophonie " ; échange de bons procédés.





IV-MADAGASCAR

ECOLE ET ELEVES
L'école d'Andafiatsimo, à Tanjombato (zone sud de Tananarive) est implantée dans un quartier où la population vit principalement d'élevage, d'agriculture ou de travail journalier. Elle a été construite en 1975 dans l'élan enthousiaste de la " malgachisation " de Madagascar, lorsque le président Ratsiraka a " donné les pleins pouvoirs au peuple " et appelé à la construction d'une école dans chaque village, chaque quartier. L'Etat a financé l'achat des tôles, du bois, des bancs et des tables ; les gens du quartier ont cuit les briques et construit les bâtiments. L'école dispose actuellement de 5 salles de classe et accueuille les élèves du quartier sur demande des parents. La majorité des élèves appartiennent à l'ethnie Merina et tous parlent le malgache, langue officielle. Ils sont 355 inscrits avec des taux de présence variant de 80% à 90% selon les mois, et le directeur de cet établissement, monsieur Daniel Rakotoson, estime que cela correspond à un taux de scolarisation d'environ 50% sur le quartier. Ces élèves sont répartis en 9 classes, 2 par niveau de la 11éme à la 8ème (CP au CM1), et une classe de 7ème (CM2). Le port de l'uniforme est facultatif, conformément aux consignes du ministère (il revient trop cher aux familles).

ENSEIGNANTS
Le personnel enseignant se trouve dans cette école, comme bien souvent à Madagascar, en situation de très large sureffectif par rapport aux installations existantes. 19 instituteurs et institutrices (dont 2 stagiaires de l'école normale et 2 maîtresses de couture) sont ainsi employés à temps plein, alors que l'école ne dispose, nous l'avons vu que de 5 salles de classe (lors de mon passage le maire de la commune est parti en France pour chercher des partenaires afin d'agrandir l'école). Actuellement, tous travaillent donc à mi-temps, matin ou après-midi, sans que cela n'influence leur salaire, qui reste celui d'un temps plein (soit 100 000 à 300 000 FMG selon l'ancienneté, 120 à 360 FF) et demeure très insuffisant pour survivre. Les enseignants sont donc contraints de multiplier leurs activités, les femmes font par exemple des broderies, de la confection en ville, ou de l'élevage à la campagne, ainsi qu'en zone semi-rurale. Notons à titre de comparaison qu'un ouvrier touche dans une usine privée un salaire minimum de 120 000 FMG (150 FF) garanti par l'Etat. Les enseignants sont, d'après la loi, logés ; mais ce n'est le cas pour aucun des instituteurs de l'école d'Andafiatsimo, et l'indemnité de logement (10 000 FMG, 12 FF, égale pour tous les fonctionnaires) est très insuffisante. En revanche, il existe un système de retraite qui, à 60 ans, assure à l'enseignant le versement des ¾ de son dernier salaire tous les mois jusqu'à sa mort.
Enfin, pour ce qui est de la formation des instituteurs, l'école normale a été supprimée en 1975 lors de la malgachisation et remplacée par une formation courte (3 mois) niveau BEPC, afin de palier d'urgence au manque de personnel dans toutes les nouvelles écoles. Il en a résulté, d'après le témoignage du directeur, une baisse du niveau de formation des enseignants, ainsi qu'une réorientation globale du système scolaire, puisque le président Ratsiraka en a profité pour interdire le français à l'école (cela semble avoir beaucoup déstabilisé l'ancienne génération d'enseignants, puisqu'avant 1975 tous les cours avaient lieu en français) ; aujourd'hui c'est plutôt cette nouvelle génération d'instituteurs issus de la malgachisation qui souffre, car l'école normale a été rouverte en 1992 et le français réintroduit dans les programmes ; il arrive donc qu'il soit enseigné par des gens qui ne l'ont jamais appris.

COURS
L'organisation des rythmes scolaires découle des conditions matérielles et du personnel disponible : les cours ont lieu tous les jours sauf le samedi et le dimanche, certaines classes viennent le matin de 7h15 à 12h15, d'autres l'après-midi de 12h30 à 17h30, avec deux fois 10 minutes de récréation, soit des récréations à 9h15, 11h15, 14h30 et 16h30.
On compte en moyenne 10 à 20% de redoublants par classe : c'est le CP et le CM1 que l'on fait redoubler le plus souvent. A la fin du CM2, les élèves présentent un certificat, le CEPE (avec 57% de réussite dans cette école) et un examen d'entrée en sixième (45% de réussite, données statistiques pour l'année 1994-95). On retrouve ici la cérémonie de salut du drapeau et les slogans inscrits sur les murs (comme au Vietnam et dans certains établissements du Mali) :
" ny fianarana no lova tsara indrindra "
l'éducation est le plus bel héritage ou encore , en français:
" JESUS , le chemin, la vérité "

LA VIOLENCE
Outre les difficultés liées aux locaux exigus, à la formation des enseignants, à l'insuffisance des salaires, l'école d'Andafiatsimo se heurte à un problème plus spécifique de violence. Lorsque l'on regarde par exemple l'installation électrique, on constate que l'école est équipée de compteurs, prises, etc... mais ne possède aucune ampoule, pour cause de cambriolages répétés. En janvier 97, l'école a été fermée une semaine suite à un cambriolage assorti de menaces (250 000 FMG, 300 FF ou la mort) et la fréquentation est restée perturbée pendant plusieurs semaines car les parents craignaient une prise d'otage. Il ne s'agit pas là d'un fantasme : ces tensions sont choses courantes à Tana où même des gens assez modestes emploient des gardiens et où personne n'aime sortir après la tombée de la nuit. L'école avait d'ailleurs un gardien depuis 95, qui travaillait le jour à l'usine et la nuit à l'école (en échange d'un logement), mais il dormait pendant tous les cambriolages. En février 97 une réunion de parents d'élèves a eu lieu, où 50% des parents étaient présents. Il a été décidé d'employer un " garde mobile " payé 50 000 FMG, 60 FF, par les parents eux-mêmes. Il ne s'agit pas du tout de gens aisés mais plutôt de personnes qui se mobilisent face à une situation d'urgence : les enseignants et les élèves se sentaient véritablement dépassés et menacés.
Enfin, un clin d'oeil, le nom du fils aîné du directeur :
ANDRIAMBELONJATOVONOMENJANAHARISOA, Antoine, Daniel
Andriam : noble / Belon : nom de la grand mère / Jatovo : nom de la mère / Nomenjanahari : donné des dieux / Soa : nom de l'arrière grand-mère / Antoine : nom du grand-père / Daniel : nom du père...





V-ARGENTINE, UNE ECOLE RURALE

L'Argentine dispose de vastes étendues où la densité de population est extrêmement faible : c'est là que sont implantées les écoles dites " rurales ", posées au milieu des champs, à plusieurs kilomètres du premier village, et même parfois de la première habitation. L'école " Provincia de San Juan ", près de La Para dans la province de Cordoba, est un de ces établissements de troisième catégorie, donc isolé et à faibles effectifs. Elle a été construite en 1963 et comporte une salle de classe ainsi qu'une petite cuisine et une salle à manger. L'institutrice Mirta Momo et la cuisinière considèrent cet établissement comme une petite maison familiale où les quatorze élèves viennent profiter de leur enfance pour jouer à s'instruire (et bien manger, car la cantine joue un rôle essentiel dans la fréquentation des écoles rurales) avant de devenir travailleurs agricoles, comme leurs parents. Presque tous terminent le cycle primaire, aucun ne poursuit ensuite.

Au petit matin les élèves arrivent à l'école, à deux sur un cheval, à cinq dans une calèche ; ils attachent leurs bêtes au grillage, viennent embrasser la maîtresse et la cuisinière puis s'occupent tranquillement en arrosant les fleurs en pot, en balayant la cour et la classe, en jouant avec des cailloux. Lorsque tout le monde est arrivé la classe commence : avec le même calme impressionnant les élèves continuent des exercices de la veille et viennent au bureau en demander de nouveaux quand ils ont terminé. Les plus grands aident les plus petits (ils sont âgés de 4 à 14 ans), tous viennent demander des conseils quand ils n'arrivent pas à faire quelque chose, sortent respirer un peu lorsqu'ils sont contents d'eux et reviennent volontairement peu après pour travailler de nouveau : le rêve du pédagogue ! Quand arrive le moment de manger ils s'installent à table, font leur prière (les écoles primaires publiques en Argentine, quoique théoriquement laïques, sont souvent profondément catholiques, donc décorées et ritualisées en conséquence), mangent en racontant des histoires, en riant, ramènent leur assiette et vont dans la cour jouer un peu avant de revenir s'asseoir à leur place. Le soir, ils s'alignent devant le drapeau (cérémonie obligatoire dans toutes les écoles), le descendent, embrassent la maîtresse et la cuisinière, reprennent leurs chevaux et parcourent jusqu'à 20 km pour rentrer chez eux. Ce qui est impressionnant c'est l'absence de comportements violents et la gaieté des enfants. Mirta explique cela par leur origine socioculturelle : les parents sont principalement des employés agricoles, parfois éleveurs, laitiers ou bûcherons ; des familles " simples et équilibrées ". Elle remarque cependant qu'un élève fait exception, absent lors de mon passage : il vient de la ville (Cordoba) et a été envoyé en zone rurale pour des problèmes de comportement. Il a 14 ans et fait régulièrement l'école buissonnière, bien que Mirta ait accepté de l'emmener chaque jour du village (La Para) jusqu'à l'école. Lorsqu'il vient, il la provoque, l'insulte, ne bouge pas lorsqu'elle lui demande de sortir ; il est très seul, de même que l'institutrice, qui avoue ne pas savoir comment réagir, n'ayant jamais été confrontée à ce type de difficultés...

Mirta, célibataire et fort jolie, doit avoir une quarantaine d'années. Elle est née au village de La Para, où elle habite encore aujourd'hui. Cela fait six ans qu'elle enseigne à Provincia de San Juan et s'y trouve parfaitement bien. Elle n'aurait pas aimé travailler dans une école de première catégorie, à la ville, même si la multiplicité des niveaux présents dans la classe l'oblige à un important travail de préparation : six classeurs complets de cours et d'exercices, quelle a du refaire entièrement pour l'année scolaire 96-97, suite à la réforme mise en place par les autorités éducatives. Elle touche une prime de " zone défavorable " (80% de salaire ne plus, soit environ 1000 pesos par mois au total, près de 6000FF) ce qui lui permet de vive tranquillement. Elle a même pu s'acheter une petite voiture, après avoir fait tous ses trajets en stop pendant plusieurs années. Elle apprécie les relations qu'elle entretient avec les élèves, n'ayant pas d'enfants elle-même elle est un peu leur mère à tous, la cuisinière jouant plutôt un rôle de grand-mère bienveillante et conquise ! Les rapports avec les parents d'élèves sont également une source de satisfaction : souvent illettrés, ils lui témoigne de la confiance et sont disponibles lorsqu'elle désire les informer de quelque chose ; en échange, elle leur laisse utiliser la pompe de l'école lorsqu'ils en ont besoin. Seule exception à la règle, deux jumeaux qui logent dans la région et ne viennent pas à l'école. Mirta est allée chez eux, on ne lu a pas ouvert...





VI-CHILI, UNE ECOLE DE BIDONVILLE

HISTOIRE
L'école n°766 est située aux environs de Santiago, dans ce que l'on a coutume d'appeler là-bas une " poblacion " : c'est un quartier très pauvre, proche de l'archétype occidental du " bidonville ". En 1965 une école fonctionnait déjà, tantôt dans une église, tantôt dans un pièce destinée aux réunions de quartier. La " junta de vecinos ", association de voisinage, a formulé la demande de locaux plus appropriés. L'Etat a accepté et,, en 1966, a fait construire les bâtiments scolaires qui existent encore aujourd'hui. De 1967 à 1972 l'école comptait mille élèves : 700 enfants le jour et 300 adultes le soir, entre 19h et 21h. En 1972, l'école nocturne a été supprimée.
L'école n°766 compte aujourd'hui 298 élèves âgés de 6 à 14 ans, répartis entre le niveau 1 (CP) et le niveau 8 (4ème). Elle est équipée de huit salles de classe, dont une d'informatique qui n'est pas encore ouverte.

ECHEC SCOLAIRE
L'école doit faire face à un nombre croissant de graves difficultés, qui fonctionnent en miroir avec les difficultés sociales du quartier. Tout d'abord la consommation de drogues, parfois chez les élèves, plus fréquemment chez leurs parents, joue un rôle complexe qui n'aide pas l'école à s'implanter comme garante des valeurs collectives. Par ordre décroissant d'influence, l'alcool, la " pasta basa " (dérivé de cocaïne bon marché et hautement toxique), ainsi que la marijuana, sont très implantées dans le quartier.
Par ailleurs, des tabous impressionnants portant sur la sexualité rendent les instituteurs et les parents peu disposés à dispenser un enseignement sexuel, même rudimentaire. Chaque année, des élèves de 14 ans tombent enceintes, certaines continuent à venir en cours au début de leur grossesse, d'autres interrompent définitivement leur scolarité. Enfin, les élèves les plus âgés désertent l'école pour aller travailler.
Au final, seulement cinq élèves sur mille ayant étudié à l'école n°766 arrivent à l'université.

VIOLENCE
Lors de mon passage, j'ai pu constater que de nombreux carreaux étaient cassés. Le cours de gymnastique commence donc rituellement par un balayage du sol, afin d'éviter que les enfants ne se blessent avec les débris. Destructions, bagarres, racisme (moqueries envers les enfants qui ont un nom mapuche, aborigène) : le directeur explique cette évolution par trois facteurs principaux.
En premier lieu, il y a ce qu'il nomme la " disparition du respect pour le professeur ", directement liée selon lui à la destruction des structures familiales, les enfants perdant l'habitude d'être placés au contact d'une autorité. Les enseignant, de leur côté, n'ont pas forcément réussi à s'adapter à ce nouveau contexte social, d'autant plus que de multiples réformes (six en trente ans) ont contribué à l'instabilité de leur position, nourrissant leur sentiment de n'être " pas formé " pour faire face à une telle situation.
Ensuite l'entrée de la télévision au Chili, en 1962, a pris la forme d'une diffusion d'émissions nord américaines généralement violentes, et occasionné un véritable choc culturel. Une vieille institutrice présente lors de l'entretien assure qu'il s'agit d'un facteur décisif dans l'apparition de la violence au sein de l'école.
Enfin, le directeur dénonce ce qu'il appelle " el consumismo " : les enfants actuellement scolarisés sont souvent issus de familles où les deux parents travaillent pour cumuler les revenus et accéder à certains biens de consommation dite " courante ". Les enfants grandissent donc souvent seuls au foyer, sans qu'aucun adulte n'intervienne pour poser des limites. L'école se trouve donc en situation d'intervenir pour dispenser un éducation élémentaire, alors qu'elle a été conçue pour intervenir dans le champ de l'instruction.

DES ACTIVITES DIVERSIFIEES
Outre les programmes imposés, l'école n°766 propose un certain nombre d'activités : sorties (visite du quartier, musées ou bibliothèques du centre-ville), des ateliers (folklore, antidrogue, écologie forestière, mère-enfant, sport), ou encore camping pendant l'été, à la mer ou a la campagne. Autant de tentatives pour sortir d'une école " frontale " qui exacerbe les tensions en enfermant le maître et l'élève dans des rôles stéréotypés.

L'EQUIPE
Le personnel se compose de 11 instituteurs, 2 employés administratifs, 2 femmes de ménage et 2 cuisinières. Les instituteurs ont suivi une formation de dix semestres à l'université, ce qui représente un niveau de sélection élevé. Ils gagnent entre 120 000 et 400 000 pesos selon leur ancienneté (soit de 1500 à 5000FF).
Autrefois les affectations étaient aléatoires et nationales. Aujourd'hui les enseignants peuvent choisir la commune où ils désirent travailler et s'y inscrire. En revanche ils n'ont pas le choix de l'établissement et ils peuvent être mutés à l'intérieur de la commune à tout instant. A ce niveau, les appuis politiques sont les bienvenus pour bénéficier davantage du chois et de la stabilité.

"MEDICAMENTS"
Pour terminer, un simple information. Elle m'a été donnée par une enseignante, et je n'ai pas pu en obtenir la confirmation par les responsables pédagogiques, peut-être en raison de ce qu'elle a de gênant.
Son établissement est situé dans une autre " poblacion " de Santiago, où le nombre de maisons construites en tôle est plus élevé que dans les alentours de l'école 766. Elle enseigne en niveau 1, donc l'équivalent du CP français, et m'a signalé que sur un effectif de 35 enfants, dix de ses élèves prenaient des neuroleptiques. Cette décision n'est pas à l'initiatives des parents, mais de l'administration scolaire.
Le procédure, légale et gratuite, encourage l'enseignant qui détecte une " hyperactivité " chez un élève à la signaler auprès de sa hiérarchie. L'élève doit alors consulter un neurologue, qui l'envoie ensuite à l'hôpital, dans un service psychiatrique. On lui prescrit des médicaments, en général de la " ritaline ", et il est tenu d'assister une fois par mois à une consultation chez le psychiatre. L'enseignant rédige ensuite des rapports où il doit évaluer l'efficacité de la " thérapie ". S'il estime que le comportement de l'élève ne change pas, le médecin augmente la dose jusqu'à ce que l'élève se calme.
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.





VII-INDE, UNE ECOLE RURALE DU BENGALE

Le village de Banghar est situé dans le Bengale occidentale, à environ 70 km de Calcutta. Avant qu'il ne s'y construise une école, une vingtaine de familles disposaient d'un précepteur qui enseignait à domicile la religion hindoue ou musulmane (et donc le sanscrit ou l'arabe), le calcul et quelques notions d'anglais. Dans les années 30-40 un travailleur social bengali organisa un mouvement de créations d'écoles, ce fut la " Bidda Sagar ", l'océan d'éducation, avec le soutien financier des anglais. C'est à ce moment que fut construite l'école de Banghar, en 1942, la terre et la main-d'oeuvre ayant été offertes par le village. Durant les années qui ont suivi l'indépendance, l'éducation a connu des années difficiles par manque d'enseignants, de matériel, d'organisation. Il a fallu attendre 1977, date de départ du Congrès et arrivée du Front de Gauche au Bengale, pour que l'anglais disparaisse des programmes, que les salaires remontent et que l'école devienne une priorité budgétaire en même temps qu'un élément culturel directement aux réalités indiennes.

L'école de Banghar est constituée d'une pièce unique aux dimensions restreintes, très sombre (mais équipée d'électricité) et étouffée par la végétation luxuriante qui caractérise la région. Elle accueille 525 élèves (208 garçons et 317 filles, âgés de 5 à 11 ans), répartis de la façon suivante : 325 sont entassées à l'intérieur et 200 restent dedans. Le directeur se charge, à l'intérieur, des classes 3 et 4 (les " grands "). Bablu, le second et dernier instituteur d'occupe des petits élèves des classes 1 et 2 à l'intérieur, ainsi que de ce qu'il a appelé les 1a 1b et 1c à l'extérieur. Détaillons ce système astucieux qui permet une intégration progressive et volontaire à l'école : les 1c sont totalement libres, ils ne sont même pas tenus de venir à l'école car ils sont très jeunes (5 ans). Les 1b sont plus là pour jouer dans la " cour " la nature) que pour s'instruire, mais se familiarisent avec quelques lettres, quelques chiffres. Les 1a sont ceux qui passeront l'année suivante à l'intérieur, en classe 1, et ils s'appliquent déjà à copier des signes sur leur ardoise, avec l'aide des élèves de la classe 1 lorsque Bablu est occupé avec le casse 2. Les résultats de cette organisation sont appréciables, car on observe que la plupart des élèves de niveau 2 maîtrisent correctement la lecture du bengali.
Quant aux horaires, ils sont habituellement les suivants : 11h-13h et 14h-15h30. Mais lorsqu'il fait chaud ils sont modifiés (6h30-10h), lorsqu'il pleut seuls les élèves de l'intérieur sont tenus de venir, et quand la pluie est si forte que l'électricité est coupée, les élèves rentrent chez eux.
Dans les classes 1 et 2 on n'enseigne que le bengali et les mathématiques. Pour les élèves de classes 3 et 4 s'ajoutent :
- un programme d'histoire : le village, des temps anciens à la modernité, les coutumes du village, quelques notions d'histoire indienne, la colonisation.
- un programme de géographie : l'Inde et les pays limitrophes.
- un programme de sciences : l'agriculture
- un programme de morale : la vie des grands hommes (Tagore, Socrate, Confucius, Jésus-Christ, Mère Térésa, Mahomet, Bouddha, Jaïn... !)
- quelques notions d'hygiène
Le sport joue également un rôle important car il a un effet positif sur le taux de scolarisation : l'école a concouru deux fois au niveau fédéral et les élèves sont très motivés.

L'obligation scolaire, légalement fixée à 14 ans, est d'après Bablu respectée à environ 80% des enfants du village. On ne peut pas obliger tout le monde à venir... Il est vrai que l'école, avec sa petite pièce et ses deux enseignants, n'a pas besoin de 100 élèves supplémentaires qui porteraient l'effectif à 625 enfants !
Enfin il est interdit, depuis 1977, de faire redoubler les élèves du primaire. Bablu juge que c'est un élément positif, puisque cela laisse au moins quatre ans aux élèves pour apprendre tranquillement à lire, écrire et compter, au lieu de les inquiéter dès le départ en les mettant face à un possible échec.
Lorsque se posent des problèmes de discipline, des bagarres le plus souvent, et si les enfants n'arrivent pas à le résoudre entre eux, l'instituteur choisit un groupe d'élèves pour " juger " les perturbateurs. Otons enfin que la loi interdit tout châtiment corporel depuis 1977, mais le plus souvent les parents du village ne voient pas d'un mauvais oeil l'enseignant qui " corrige "... En cas d'absence non justifiée par les parents, Bablu a trouvé un système : l'absent doit à son retour payer 25 paisas par jour d'absence : c'est très peu, mais la plupart des élèves ne disposent pas de cet argent et sont donc dissuadés de faire l'école buissonnière !
Quoiqu'il en soit, les instituteurs ne peuvent avoir recours à l'exclusion, car celle-ci est interdite.


textes protégés par © Fleur Gire, septembre 2000

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