1h15 du matin - Là je ne jubile plus. Le vent s'est levé, et la pluie, que je croyais maximale, est devenue furieuse, insensée. J'entend plein de bruits dehors, sans doute des choses qui cassent, et l'escalier de la maison est plein d'eau. Il fait tout noir et la bougie, pittoresque il y a une heure, est tout à fait lugubre maintenant. Tellement pas rassurée, j'avoue, que j'ai envié Xavier : les boules quilles, parfois ça aide à dormir, vraiment.
Je pense à des échoppes inondées, à des gens qui vivent dans la rue, qui " trempent " dans cette drôle de soupe agitée.
Un peu plus tard, j'entends des choses tomber, être emportées, des cris.
Alors je suis triste, de plus en plus. Et puis c'est la franche terreur. Et enfin, le sommeil.
7h30 - Bilan au petit matin : la pluie n'a pas cessé, la pluie ne cesse pas.
Il y a 50 cm d'eau dans les rues, 20 cm dans le salon. Tout flotte, bouts de bois, plastiques, rats morts, cafards. Pas d'eau chaude, pas d'électricité, pas de téléphone, rien à manger, rien à boire. Mais les voisins de la petite échoppe, en face, ont déjà proposé de venir nous ravitailler.
Je devais rencontrer aujourd'hui M. Cuong du ministère, pour obtenir toutes les autorisations nécessaires à mon reportage, mais nous sommes bloqués ici : je reste donc sur le balcon, qui est bizarrement le seul endroit abrité et un peu sec de la maison. Assise sur un bout de bois, je regarde la rue. Les vietnamiens sourient toujours, ils marchent pieds nus dans la boue, l'eau monte jusqu'à leurs cuisses et ils se parlent en riant de pas de porte à pas de porte. Je croyais, à les observer, qu'ils étaient habitués : erreur d'interprétation car de telles inondations sont rares. En revanche, ils ont l'habitude de prendre la vie comme elle vient. Je regarde comment ils font et j'essaie de faire comme eux.
11h05 - Nos voisins de gauche ont trouvé un serpent qui nageait dans leur salon, et le père lui a vaillamment coupé la tête.
Nos voisins de droite nous ont régalé d'un repas succulent, gagné au prix d'une escalade périlleuse pour passer de balcon à balcon. Les trois femmes ne parlaient que le vietnamien et nous le français, de sorte que la communication utilisaient les mots de manière presque décorative, l'essentiel passant dans les regards et les sourires. La plus âgée était choquée, il me semble, qu'un homme seul accepte d'héberger une étudiante. Elle a demandé plusieurs fois si j' étais sa femme et s'est montrée plutôt sèche avec moi. Pourtant c'est surtout la tolérance de ces gens qui m'a frappée, et en particulier celle des différentes générations entre elles. Les personnes âgées sont habitués au brouhaha de la jeunesse, et à force de cohabitation, deviennent moins rapidement de vieux cons qu'en France. Leurs yeux brillent longtemps.
Mais revenons à mon balcon. Une marchande vient de passer, avec son vélo enfoui dans la flaque jusqu'au garde boue. Les voisins d'en face lui ont acheté quelque chose, alors elle a sorti sa petite balance et le plus naturellement du monde, a effectué la transaction.
Maintenant il y a un courant assez fort, des vagues, même. L'ambiance change petit à petit : les regards deviennent de plus en plus songeurs, et nous pensons tous la même chose. Ca va durer longtemps.
15h - L'électricité est revenue dans quelques habitations de la rue. Dans la notre, trois vietnamiens bavards et trempés essaient désespérément de faire arriver le courant. Nous marchons ainsi pieds nus sur le dallage inondé (toutes nos chaussettes et chaussures sont saturées d'humidité) pendant qu'ils ouvrent des boîtiers et dénudent des fils : drôle d'idée... Si j'avais eu mon mot à dire, il me semble que j'aurais plutôt essayé de couper efficacement toute l'électricité, surtout dans le salon où il y a toujours 20 cm d'eau.
Hélas ils ont réussi, j'écris donc désormais à la lumière d'une ampoule, mais peu rassurée par leurs manoeuvres je me suis réfugiée sur un tapis. J'ai bien peur qu'ils ne se soient acharnés parce que nous sommes des français, de l'ambassade qui plus est, et que pour eux un occidental sans l'électricité c'est un peu comme un vietnamien sans tongs. A part ça on s'habitue, on essaye de ne pas trop réfléchir à la situation en termes d'action possible, car il n'y en a pas, et on regarde au dehors. Pour la première fois de ma vie, je fume des cigarettes. Dans l'humidité chaude, ma tête tourne doucement. La lumière du jour prend d'étranges teintes et le bruit de l'eau change en permanence de mélodie. A cet instant précis, la musique devient plus douce, ce qui signifie... qu'il pleut moins ! Il pleut moins !
6 novembre
17h30 - Les enfants s'amusent dans l'eau saumâtre, c'est la mer, la rivière, la piscine, gratuites et devant la maison. Ils ont construit un radeau qui flotte plus ou moins avec deux tiges de bambou, une planche, de la ficelle et deux nacelles en polystyrène. Ils rient aux éclats et plongent la tête la première, tandis que les adultes rient en les regardant depuis le pas de leur porte.
Moi, inadaptée, j'ai une migraine impressionnante à cause des vapeurs qui se dégagent d'un peu partout. Ce matin tous les vietnamiens me souriaient lorsque je fendais les eaux pour me rendre à l'ambassade, où j'avais un rendez-vous impossible à annuler. A cette occasion, j'ai découvert que nous étions le seul quartier à avoir encore de l'eau jusqu'au genou. Du coup il n'y a plus de courant et c'est encore pire car nous habitons au milieu d'une flaque géante ! Cela fait dix heures qu'il a cessé de pleuvoir et l'eau n'a pas baissé de 5 cm ; il n'y a plus qu'à attendre l'évaporation (coup de chaud aujourd'hui, environ 35°C, d'où, d'ailleurs, les vapeurs denses). Bref, les moustiques sont ravis, on se fait littéralement dévorer.