Extrait
"Tu as une bonne place, une de celles qui sont
dans le sens de la marche et à la fenêtre. Va savoir pourquoi, tu préfères le paysage de
droite quand tu rentres chez toi. Tu le connais bien, tu le regardes chaque jour, pourtant tu as la manie de l'observer passionnément et de trouver qu'il change beaucoup. Les lumières, surtout.
Quinze heures dix-huit au Guichet, tu calcules : à quatre heures tu es chez toi. Et
quart au plus tard.
Tu te détends.
Tu as une bonne place et il y a un rayon de soleil entre les plafonds gris de la banlieue
sud. Une veine.
Non !
C'est un jeune homme qui a crié pour les autres, et tu as tourné la tête.
Il y a eu d'autres cris et tu n'as vu que trois images, ensuite tout s'est passé très réellement.
Tu ne te rappelles plus comment. Il y a ces trois fenêtres qui tournent dans ta tête et
diluent le monde.
A la première, une petite dame perd l'équilibre dans sa course sur le quai et vient buter
contre la paroi de ton train qui va déjà vite. Cela fait un gros bruit sourd.
A la deuxième tu la vois lâcher son sac et rouler le long du RER, entraînée dans une
brusque valse.
La troisième fenêtre n'est qu'un cadre vide.
Le grincement interminable a durci tes muscles. Vous voilà immobilisés, mais les moteurs
grondent encore. Tu regardes les autres, tu cherches, une explication, ton souffle. Les
voyageurs qui préféraient le paysage de gauche ou s'en fichaient ont des visages terribles. Les mains sur les yeux, des rictus de nausée, des expressions vides.
Une voix vous réveille, qui vient de partout à la fois.
Q'est-ce qui se passe ?
Ce sont les hauts parleurs qui s'informent. Ils semblent inquiets. Un instant, personne n'a de mots, puis un homme se lance, fort, comme pour répondre à toutes les voix en même temps. C'est une dame ! une dame ! Il y a une dame qui est tombée...Vite !...Elle...Entre le quai et le RER !... Ouvrez les portes !
Le héros a sauté sous le train.
Longtemps tu es resté paralysé, étranger à ta situation. Même ta vue refusait toute mise
au point. Un peu plus tard, tu as compris qu'il valait mieux sortir, rejoindre les badauds.
Besoin de savoir, besoin de voir encore pour attraper la quatrième image, la suite possible.[...]"
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