Extrait 1
"[...] 11 novembre 96 - la vie chez les Binh
17h - leçon n°1
J'ai eu aujourd'hui une discussion avec M. Binh, chose rare puisque jusqu'à présent je m'étais comme par miracle retrouvée au contact exclusif des femmes de ce pays. Il a donc fallu des circonstances spéciales pour que cela se produise : en l'occurrence, une crise de nerfs au retour du ministère. Très mal vu, la crise de nerf au Vietnam, pas correct du tout. Mais parfois on a beau savoir, on explose quand même.
Un besoin atrocement urgent de s'ex-primer. Il aurait fallu que je hurle, je me suis mise à pleurer en silence, tête basse. Lorsque cela m'a pris, dans la cuisine, tout le monde a disparu autour de moi. L'éclipse totale. J'ai senti qu'on me laissait entre les mains du chef de famille pour une petite remise à niveau. M. Binh m'a donc parlée.
Tu découvres le communisme, a-t-il commencé. Maintenant tu te rends mieux compte de ce que c'est pour nous, la bureaucratie et tout le reste.
Je pleurais toujours. Il m'a regardée et a continué.
Lorsque j'ai passé mon bac, en 1946, le colonialisme avait " francisé " l'éducation et les Vietnamiens étudiaient beaucoup plus l'histoire et la géographie physique de la France que celle de leur propre pays. Je me souviens bien que l'on disait " nos ancêtres les gaulois " alors que (précise-t-il en riant), les ancêtres de vietnamiens ne sont pas gaulois du tout ! A l'épreuve de langues étrangères, nous avions la possibilité de prendre en option l'anglais ou ... le vietnamien. Tu te rends compte ?
Oui, je me rends compte, chaque jour un peu mieux, de ce qu'a été le colonialisme.
Et je suis étonnée de ne pas percevoir plus de rancune à l'égard des français et des américains.
Il faut oublier le passé et se consacrer à l'avenir. C'est la directive du gouvernement. Aujourd'hui nous avons quatre priorités. Un, il faut que la masse soit riche ; ainsi, la priorité d'un pays fort est respectée (et de deux) ; trois, il faut une société égalitaire ; ainsi la priorité d'un pays civilisé est respectée (et de quatre). Pour cela il faut moderniser et industrialiser le pays. Donc nous serrons momentanément la main aux capitalistes, aux américains, car nous n'avons pas d'autre choix. Mais nous gardons une perspective socialiste, c'est-à-dire que nous voulons toujours nous soucier des pauvres.
Tu sais, et nous savons tous, que les américains souffrent d'un complexe de supériorité ; c'est pourquoi nous évitons de leur rappeler leur défaite ou de les vexer. Quant à nous, nous devons mener une guerre intérieure contre les fonctionnaires qui s'allient pour voler l'Etat, à cause de la pauvreté du pays. Et c'est cela , la véritable difficulté.
Et... c'est normal... que je souffre ?
Oui, c'est normal. Tu n'es pas habituée.
21h - une drôle de bestiole au mur
Comme un petit ver avec des pattes adhérentes qui traîne une grosse coquille plate.
Elle a un peu l'apparence du sable.
La coquille ne colle pas au mur ou bien peu, et c'est le petit ver qui semble la trimballer, en sortant soit par le trou du haut soit par celui du bas : ça se déplace en diagonale, en s'accrochant, et le truc creux pendouille un peu.
C'est plutôt antipathique, si l'on y regarde de plus près, et ça n'aime pas la lumière : quand j'approche la bougie, le petit ver se cache à l'intérieur et ô miracle, ca tient quand même.
Plus que bizarroïde, simplement irrationnel, franchement lunaire.
Rectification ! Ca se déplace une peu de travers, en effet, mais surtout, ça se laisse tomber, comme si la coquille pesait trop lourd. Pathétique.
Est-ce une bête d'ici ? Ou seulement un ver en train de sortir de son cocon qui n'a pas encore découvert l'horizontale ?
La double entrée fait assez carapace, ou bunker, mais ça brille, comme s'il y avait un peu de mica dans le sable. Et puis il y a un dessin sur la carapace qui ressemble à une goutte d'eau.
12 novembre 96
18h - rêves d'enfant ?
Je donne chaque soir une demi-heure de cours de conversation anglaise aux deux filles de la famille, qui sont en sixième. L'une d'elle est très jolie, parfaite en apparence mais affaiblie par son désir de plaire, d'être acquiescée. L'autre est plus naturelle, plus brute. A la fin de notre leçon aujourd'hui elles m'ont raconté chacune un rêve. La plus jolie m'a dit " ma mère partait dans une autre ville, j'étais très triste et je pleurais ". L'autre, " j'étais professeur, j'avais plein de très bons élèves, ils m'aimaient beaucoup et je les aimais beaucoup. Le jour de la fête du Têt (1er de l'an lunaire) ils venaient me voir et m'offraient plein de petits cadeaux. ". Je me suis permis de lui demander où ça se passait. " Je vivais à Hanoi, seule, dans un autre appartement que celui-ci. "
21h - leçon n°2, la tête et la queue
Je ne suis pas triste, mais mon corps a besoin d'exprimer ses émotions. Exprimer ses émotions, voilà un concept pas vietnamien du tout.
Le grand-père Binh m'a dit tu as tort de t'inquiéter. Un proverbe de chez nous dit si la tête est passée, la queue passera.
J'ai pensé : il a raison.
La grand-mère m'a alors expliqué en quelques mots simples qu'ici à Hanoi il fallait un savant dosage de patience et de détachement pour arriver à ce que l'on veut.
J'ai décidé d'apprendre : et si c'était vrai partout ?
Ca vaut peut-être le coup de tenter.
Se blinder sans se blaser, à l'essai.
13 novembre 96 - elle, lui, et la barque
21h - Le Vietnam n'a qu'une chaîne de télévision, qui n'émet pas tout le temps. Mais les personnes suffisamment aisées pour se l'offrir peuvent accéder à une chaîne américaine, une française et une russe, toutes les trois non traduites. La télévision nationale diffuse de nombreuses émissions chinoises et japonaises en son " recouvert ", comme l'était Santa Barbara à Saint Petersbourg.
Pour un téléspectateur occidental, les émission sont une succession de clichés d'une infinie lenteur, à la limite de la mièvrerie. Chaque soir je me régale en regardant des chanteurs ou des chanteuses qui sont dans une barque avec leur aimé(e). Sur le lac, couleurs roses et flous Hamilton, une seule mise en scène : des regards amoureux tout ce qu'il y a de plus amoureux, cadrés en gros plans alternés, elle-lui-elle-lui-la barque-elle-lui-elle-lui-la barque, et ça dure un quart d'heure, une demie heure pour les plus performants.
Au début ça fait rire, puis ça ennuie, puis ça laisse perplexe.
Qu'aiment-ils là-dedans ? Quel est l'imaginaire qui peut se développer à partir d'un substrat aussi conventionnel ? Quel est la signification de ce rythme extrêmement lent ?
Toute la famille regarde ça passionnément, alors on regarde ça avec eux et on se sent exclu, on ne comprend pas, on ne devine pas ce qu'ils pensent ni ce qu'ils sentent alors on redécouvre les vertus philosophiques de l'exercice qui consiste à suspendre son jugement.
Le mystère des cultures.
14 novembre 96 - tu n'as qu'à (+ verbe)
La vie chez les Binh est très directive, sans être jamais tout à fait autoritaire.
Tu n'as qu'à prendre une douche, tu n'as qu'à laver ton linge, tu n'as qu'à faire une sieste... Mais il ne faut pas s'y tromper, cela n'a rien d'une suggestion, c'est une ordre. Et pourtant cela me semble supportable, parce que l'injonction part d'un souci de l'autre, non d'une volonté d'imposer son point de vue personnel.
TUNAKA.
Ou encore : EXECUTION.[...]"
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Extrait 2
20 avril 97 - départ
A Tana, j'ai vu à la télévision une émission de médecine traditionnelle présentée par un type qui regarde la caméra droit dans les yeux, fixement, l'air profondément inspiré. Au début ses prescriptions étaient vraisemblables et appétissantes : il expliquait les secrets d'un remède contre la toux. Miel, gingembre, rhum et citron. Venaient ensuite l'évocation de deux remèdes spécifiques, l'un soignant la toux attrapée à cause d'un vent sec et l'autre la toux attrapée à cause d'un vent humide. Subtile distinction ! Je n'ai pas bien compris les remèdes, mais l'idée générale est la suivante : la cause de la toux, c'est une crampe d'estomac. Il faut donc faire des mouvements de gymnastique pour décoincer cette crampe. Alors le médecin a commencé à faire la brouette, ainsi que d'autres contorsions. Outre le fait qu'il était drôle à voir, ce marabrouette, je me suis dit qu'il fallait une sacrée forme physique pour suivre son traitement.
Et puis c'est fini. D'un coup. Le sac est fait. On arrête la télé. C'est l'heure.
Arthur, sa famille et Nivo m'accompagnent à l'aéroport, je les embrasse et je monte dans l'avion.
Plus tard
Je traverse l'Algérie par temps clair, désert de sable et de pierre à perte de vue. Il me semble qu'il existe un lien intime entre le vide total et la plénitude, mais je ne sais pas pourquoi je pense à cela. Je sais seulement que la joie est un grand calme, le plus grand calme. Un petit garçon regarde par le hublot avec moi ; longtemps, il ne dit rien.
Il se rapproche de moi et me parle enfin, à voix basse.
Qu'est-ce que c'est ?
Comme lui, je chuchote.
c'est le désert.
C'est quoi ?
C'est du sable, et il n'y a presque personne.
Pouquoi ?
Parce qu'il n'y a pas d'eau.
Pouquoi ?
Parce qu'il ne pleut pas...
Pouquoi ?
Il y a des endroits sur la terre où il ne pleut pas.
Pouquoi ?
...
C'est quoi ?
Nous chuchotons toujours.
le désert, je te l'ai dit.
C'est à qui ?
Aux gens qui y habitent...
C'est à nous ?
Non. C'est l'Algérie, c'est aux algériens.
Alors c'est pas à nous ?
Non.
Pouquoi ?
Si vous rencontriez le petit prince, comment feriez-vous pour lui raconter la décolonisation ?
J'ai laissé sa question en suspend et j'ai continué à regarder avec lui le désert par le hublot. On a parlé un peu du vent, qui l'inquiétait.
Il est resté longtemps avant que sa mère ne le somme d'arrêter d'embêter la dame. Je ne suis pas un dame, et il était drôle ce petit d'homme occidental. Je me suis sentie seule quand il est retourné regarder Karaté kid II.
Ce qui m'a troublée, c'est son " nous ", si spontané.
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