Extrait
"Il faut dans un premier temps opérer une distinction fondamentale entre les faiblesses
ponctuelles et les périodes de faiblesse. Une faiblesse ponctuelle se caractérise par
le fait qu'elle se manifeste depuis peu de temps, disons par exemple moins d'une semaine.
Dans ce cas de figure, l'effort à effectuer consiste à identifier les causes le plus
rapidement possible et tenter d'y remédier en jouant sur les conditions qui ont permis
l'émergence de ces causes. Par exemple, la faiblesse ponctuelle intervient souvent quand
on manque de sommeil: il faut alors en formuler l'hypothèse, et se contraindre à dormir.
Si la faiblesse persiste, c'est que la cause a été mal identifiée, il faut refaire
l'analyse de la situation jusqu'à localiser un ensemble de causes efficaces. Les faiblesses
ponctuelles sont généralement résorbables en un temps assez court, à condition de ne pas
nier leur existence.
La difficulté est toute autre pour les périodes de faiblesse. Elles résultent soit de
faiblesses ponctuelles qui sont devenues chroniques (c'est-à-dire non identifiées ou non
traitées, qui ont traîné comme une mauvaise grippe et se sont infectées), soit de
conjonctions entre des problèmes "lourds". J'appelle problème lourd toute situation
qui engage et remet en question des aspects anciens de notre personnalité, et demande
donc un effort de reconstruction, au moins partiel, des fondements de notre identité.
Certains problèmes lourds peuvent ne pas provoquer de période faible, en particulier
lorsque nous sommes "prêts" à opérer la restructuration, c'est-à-dire lorsqu'un processus
d'évolution personnelle en a fait mûrir en nous le désir, et que nos expériences nous
permettent d'élaborer une méthode propre à opérer ces changements. En bref, il arrive
que nous sachions comment faire. En revanche, lorsque des points peu mobiles sont
sollicités comme articulation sans que nous ayons pu les préparer suffisamment à
cette fonction, il arrive que s'installe en notre corps une profonde souffrance.
C'est ce que j'appelle les périodes de faiblesse. Elles peuvent être provoquées
par une mauvaise connaissance de soi-même, qui fait qu'on prend au départ des
décisions impropres à soulager la souffrance naissante; ou bien par l'intervention
d'un facteur extérieur, qui interfère avec les problèmes lourds de manière tantôt
constructive, tantôt destructive, et installe en leur endroit une oscillation dont
nous ne sommes plus maître; ou encore par la conjonction de ces deux facteurs.
On voudrait alors, et c'est naturel, se débarrasser de la souffrance. Sauf qu'en
envisageant le problème sous cet angle, on réduit la période de faiblesse à une
faiblesse ponctuelle, et on commet une erreur de méthode. Le propre de la période
de faiblesse, c'est qu'elle dure. D'une certaine manière, j'irai jusqu'à dire qu'elle
doit durer, puisqu'elle nous engage à des modifications profondes de notre identité,
et qu'il est dangereux d'opérer un tel travail dans l'urgence. Cela risquerait de nous
conduire à construire une nouvelle maison qui révèlerait vite sa perméabilité, et nous
contraindrait à un nouveau déménagement. Pour le dire en bref, celui qui nie l'inscription
de ces processus dans la durée risque d'en s'engager dans une dynamique de rechutes
perpétuelles. La période de faiblesse risque alors à son tour de devenir chronique, et
de se transformer en faiblesse constitutive. A ce stade, on peut considérer sans
sombrer dans le tragique que la maladie guette. Il faut essayer de ne pas en arriver là.
Pour ce faire, la maxime essentielle consiste à envisager un délai de rétablissement
raisonnable. [...]"
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